Auto-interview (2) : et aller voir ailleurs

Aujourd’hui, deuxième et dernière partie de l’auto-interview commencée la semaine passée. Un moyen de faire un peu le bilan, de clôturer l’aventure Une pincée de Fel’ et d’ouvrir vers d’autres horizons.

Fel : Mais donc Une Pincée de Fel se termine… A nouveau, pourquoi ? Vu ce qu’on a dit la semaine passée, t’as l’air d’avoir encore de quoi beaucoup parler !

M : Comme je l’ai dit en ouverture de l’interview, le jeu de rôle est aujourd’hui pour moi « juste » un hobby, que j’adore pratiquer mais dans lequel je veux moins investir. Je préfère mettre mon énergie dans d’autres espaces et d’autres mouvements de ma vie.

Pour commencer, la découverte de ma non-binarité a évidemment été un immense boom pour moi et mes proches. C’est un terrain qu’un an et demi après, j’ai encore l’impression de découvrir et de devoir « apprivoiser ».

Fel : On ne nait pas non-binaire, on le devient ?

M : C’est… une excellente question, en fait. Tout mauvais humour mis à part, cette question de l’identité de genre est assez vertigineuse.

Déjà parce que oui, il existe des communautés LGBTQIA+ qui ont des codes, des valeurs, des priorités et des socialités différentes et qu’entrer en « queerness », ça a été pour moi apprendre tout ça – et je suis loin d’avoir fini mon intégration ou de trouver ma place là-dedans à l’heure actuelle.

Ensuite, à un niveau plus personnel, poser cette question présuppose l’existence chez chacun‧e d’une identité fixe, plus ou moins mise à mal par les standards sociaux en vigueur. Pas mal de personnes trans* parlent d’être né‧e‧x‧s dans « un mauvais corps ». D’ailleurs, jusque très récemment, il fallait un papier d’un‧e psychologue attestant qu’on éprouvait bien de la dysphorie corporelle – donc un malaise ou une détresse par rapport à son corps – pour avoir accès à une transition médicale.

Dans mon cas c’est différent : ma non-binarité me permet de jouir de mon corps comme jamais. Par exemple, je commence pour la première fois à trouver ma barbe belle – alors même que c’est un marqueur traditionnellement associé à la masculinité et que je l’ai toujours scrupuleusement rasée. Comme quoi…

Je me sens de plus en plus proche d’une pensée plus performative du genre. Pour moi, le genre est une construction sociale à 100%, il n’y a rien d’essentiellement « masculin » et « féminin » en-dehors de ce qu’une société donnée y colle. Même la force physique ou la capacité ou non à avoir un enfant ne sont pas liés à des genres donnés – si vous y réfléchissez deux secondes, accepter une essence masculine ou féminine amène à énormément d’exclusion ou de souffrance (les « hommes » faibles physiquement, les « femmes » stériles, et mille autre catégories se trouvent hors-cadre très vite).

Je considère de mon côté le genre comme quelque chose d’entièrement performatif. On joue des rôles dans cette grande partie qu’est la vie en société.

Fel : Waouh, les clichés reviennent au galop…

M : Oui, mais comme ils sont justes autant s’en saisir. Le jeu de rôle a cette force de mettre en avant le côté artificiel et « choisi » de la vie en société. En jeu de rôle, on a théorisé depuis des années que tout, depuis le cadre fictionnel jusqu’aux règles régissant la résolution d’action ou la création de personnage, tout est déterminé par des règles plus ou moins écrites et transmises. Si ce sont des règles qui existent, on peut les changer, s’en affranchir, les utiliser à notre avantage, les hacker, … Dans « la vie », c’est la même chose. Sauf que les enjeux sont bien plus importants évidemment, puisque les règles décident qui a le droit de prendre part ou pas au débat public, qui a quel pouvoir dans ce débat, qui reçoit ou non quelle quantité d’argent et donc de sécurité et de confort de vie, … Et puis évidemment il y a des contraintes très fortes qui limitent les choix selon notre place dans le jeu à un moment donné.

Le jeu de rôle a pour moi un potentiel révolutionnaire fort de penser hors-cadre ou, au moins, de penser le cadre comme un cadre et pas comme une évidence inquestionnable et indépassable. C’est là pour moi que le jeu de rôle devient le plus explicitement politique.

Fel : Ah bon ? Ce ne sont pas les jeux comme Dog eat dog ou Lady Rossa ?

M : Eh bien je ne pense pas, non. Alors attention, je n’ai jamais joué à Dog eat dog et j’ai déjà dit ce que je pensais de Lady Rossa. Mais avec le temps, je me suis éloignée des jeux trop explicitement politiques et militants parce que j’ai le sentiment que ces jeux prennent le média par le mauvais bout.

A mon sens, comme je l’ai dit plus haut, le côté politique du jeu de rôle se découvre un peu en « creux », dans la possibilité d’expérimenter des réalités différentes, des vies autres, ou de conscientiser le cadre comme un cadre. Mais dans mon expérience des jeux explicitement politiques, tout ça disparaissait pour être remplacé par une caricature du pouvoir et un défouloir militant. Alors à nouveau, c’est important de s’autoriser la violence, je pense que dans une certaine mesure la violence politique est justifiée, mais pour moi le jeu de rôle ne peut pas vraiment amener de contenu explicitement politique et pertinent à des gens.

Personnellement, quand j’arrive à une table de jeu de rôle, je viens m’amuser et faire travailler/me plonger dans mon imaginaire. Je me plais à me projeter dans une expérience gratuite, une parenthèse qui me sort de ma vie, de moi, pour vivre des aventures ou des morceaux de vies autres. Parfois j’en retire quelque chose sur moi, souvent pas. Si, tout à coup, on me demande d’exposer de grandes idées sociales, de prendre position en faveur ou en défaveur d’une oppression systémique comme le racisme ou la grossophobie, je reviens brutalement dans mon corps, j’ai tout à coup conscience que ce sont mes avis que je vais exprimer et qu’il y a sans doute un attendu du jeu ou de la table, des réponses qui vont être validées ou pas, qui vont être de « bonnes » ou de « mauvaises » réponses. Je me trouve projetée dans une logique de recherche de validation et de consensus pour que la table puisse continuer à jouer – si par exemple je me prononce pour un féminisme qui inclut les femmes trans et qu’une autre personne à table prend une position TERF, je ne serai plus capable de jouer avec.

De plus, ces questions demandent souvent à être préparées, maturées. Elles demandent un temps long pour dépasser les clichés ou les réponses toutes faites, produites pour répondre à l’attendu social plus que le fruit d’un vrai questionnement interne. L’impro, comme le jeu de rôle, sont de très mauvais médiums à mon avis pour aborder frontalement ces sujets.

J’ai le sentiment qu’un jeu de rôle qui traite explicitement d’un sujet ne va intéresser que des personnes déjà d’accord ou impliquées dans ce sujet, celles capables de produire un discours cohérent à ce propos, ce qui retire de facto toute portée politique à l’acte. Faire un jeu qui parle de féminisme et n’intéresse que des féministes, ce n’est pas un acte politique, c’est de la masturbation ludique. Et c’est très bien de se masturber, mais autant être au clair avec ça.

A l’inverse, produire des œuvres audibles par les personnes qui ne questionnent pas ou se revendiquent du patriarcat, pour aller les faire bouger et ouvrir leur horizon de pensée au féminisme ou à des contenus queer, ça c’est réellement politique. Et c’est loin d’être facile à faire.

Fel : Donc il faut piéger les gens ? Pour en revenir au jeu de rôle, tu m’as l’air de partir dans ce que tu critiquais dans Sens non ?

M : Pas vraiment. Ce que je trouve inacceptable dans Sens, c’est que sous prétexte d’un renversement final, on met en place un cadre oppressif et très violent envers la table, tout en disant « vous inquiétez pas, ça va changer ». C’est une culture du secret qui est très problématique parce qu’elle amène une emprise, une confiance aveugle, plutôt qu’un confort et une complicité.

Je suis pour des jeux ou des formes d’arts invitantes, inclusives, mais tout en proposant un réel contenu. Par exemple, un jeu comme Bluebeard’s Bride me parait formidable de ce point de vue : le jeu ne ment pas sur ses intentions, qui sont de faire du body-horror féminin, se place dans un créneau très « pop », sur un conte connu, … puis nous amène irrésistiblement à considérer la difficulté qu’il y a à survivre comme femme dans un monde où l’homme à tout le pouvoir et décide de notre vie ou de notre mort. Il y a pour moi un réel contenu politique dans ce jeu, mais sans qu’à aucun moment on ne dise explicitement « tous les hommes sont des cons ».

Fel : Ah, les féministes, les queer et les autres ont tord d’être en colère ?

M : Evidemment qu’iels ont raison d’être en colère ! C’est important aussi de faire entendre une parole violente quand on subit des violences, de ne pas se laisser dominer et reléguer aux places que le pouvoir en place veut bien nous laisser occuper. La colère, la violence, la radicalité sont hyper importantes.

Ce que je veux dire, c’est plutôt que tout est question d’objectif. Souvent, je lis des descriptifs de spectacles ou de jeux de rôle qui se prétendent très militants et ayant un propos très fort. Et en voyant le spectacle, en lisant ou jouant au jeu, je découvre un entre-soi et l’expulsion d’une colère, d’une violence, d’une radicalité. Ces sentiments sont très utiles, et ça me fait souvent du bien d’y participer parce que ce sont des moments où on se retrouve, où on se défoule, où on gagne en force, en assertivité, en assise. Mais je suis à peu près persuadée que ces spectacles ou ces jeux ne seront jamais pratiqués par les personnes qui oppriment, qui ont les moyens de production et de pouvoir entre les mains – les personnes visées. Et là, pour moi, on rate un coche – en tout cas si l’objectif de départ est d’attirer ce public là et de le faire réfléchir, ce dont se targuent pas mal de spectacles ou de jeux se disant militants.

C’est vers ça que je me dirige pour le moment.

Fel : Tu comptes écrire des jeux ?

M : Non, plutôt des spectacles. (rire)

L’idée, c’est d’aller chercher le « grand public » et de leur transmettre des vécus ou de les faire bouger sur des questions de transidentités, de masculinité toxique, de queerness, … D’une part parce que ce sont des contenus que moi j’aurais voulu avoir et auxquels je n’ai pas ou presque pas eu accès étant jeune, d’autre part parce que c’est beaucoup plus facile de parler aux « autres » qu’aux communautés LGBTQIA+ dans lesquelles j’arrive.

Fel : Ah bon ?

M : Oui. J’ai encore un souci de légitimité dans ma prise de parole par rapport à des personnes qui ont une culture queer, qui sont dans les mouvements depuis des années. J’ai peur de leur jugement, de leurs retours, de ne pas être assez, ou de me planter. Alors que les personnes cis-hétéros, je les côtoie tous les jours, je sais à peu près comment elles vont réagir ! (rire)

En tout cas ce qu’elles vont dire vont moins m’atteindre parce que je valoriserai moins leur parole, je pars du principe que j’ai des choses à leur apprendre sur le sujet et pas forcément l’inverse. Ce qui est problématique en soi, ça me met dans une position verticale plutôt qu’horizontale, dans un échange. Ce sera à travailler d’ici là et pendant les premières représentations, j’imagine.

Fel : Bon, je sens qu’on te perd côté jeu de rôle et que t’as plus envie de parler théâtre là. Ce serait pas temps de finir ?

M : Oui je crois. J’ai du mal parce que ce blog a beaucoup compté pour moi, mais oui je pense que c’est mieux de m’arrêter là que de faire d’Une pincée de Fel’ un autre blog, qui n’aurait plus grand chose à voir avec ce qu’il a été tout ce temps.

Qui sait, peut-être que bientôt j’aurai envie de mettre mon grain de Fel’ ailleurs que dans le jeu de rôle et qu’autre chose fleurira…

Fel : Un dernier conseil pour les gens qui nous lisent ?

M : Il y en a tellement… Mais je dirais de ne pas hésiter à se lancer, si vous avez une idée de podcast, de blog, de contenu quelconque. On vit à un moment historique où les moyens de production sont, dans une certaine mesure, ultra accessibles et on a la chance de vivre dans des communautés (les communautés rôlistes) relativement épargnées des gros intérêts financiers, relativement petites, où il n’est pas trop difficile de trouver un auditoire, une caisse de résonance. Alors foncez, surtout si vous pensez pas comme les autres, surtout si vous avez une expérience différente, surtout si vous êtes gros, moches, femmes, trans, pédés, gouines, racisées, non-binaires, bizarres, à côté de la plaque ou pas pertinentes du tout. Surtout si vous cochez aucune ou quasi aucune cases du grand moule de ce qui se fait déjà.

Vive la diversité !

Dans la rue ! Et sur la toile…

PS : Ah oui et suivez-moi sur les réseaux, suivez Drag Croque mon alqueer-ego drag, suivez le Collectif MIS Project, écoutez On n’a rien préparé et faites-moi de la pub que diable !

Je pouvais pas non plus finir sur une trop belle note :p

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