Auto-interview (1) : pour en finir avec « Une pincée de Fel »

Bonjour tout le monde !
Oui, ça fait un an et demi que je n’ai plus rien publié. Et pour être honnête, je pense qu’Une Pincée de Fel’ va s’arrêter là. Evidemment, tout restera en ligne, disponible autant que possible pour autant que ça serve ou divertisse. Je vous remercie profondément pour ces années un peu folles, pour l’accueil réservé à mon blog dès ses débuts, pour les belles discussions qu’il a amenées.

Pour ne pas se quitter comme ça – et puis pour m’étaler une dernière fois devant vos yeux ébahis – j’ai décidé de publier une auto-interview. Sisi, une interview de moi par moi, de Manu par Felondra en quelque sorte. Elle sera publiée en plusieurs morceaux pour plus de convenance et elle commence tout de suite.

Petit avertissement préalable : au moment d’écrire ces lignes, je me définis comme une personne trans non-binaire agenre assignée homme à la naissance, pansexuelle, issue de la classe moyenne, artiste à temps plein, blanche, valide, éduquée. C’est de ce point de vue-là que je parle, avec les qualités, les défauts, les biais et la subjectivité que ça suppose.

Bonne lecture !

Felondra (Fel) : Ca y est, ta décision est prise, tu t’arrêtes ? Pourquoi, comment ça se fait ?

Manu (M) : Je pense que la réponse la plus simple à cette question est que ma vision du jeu de rôle et de la place que ce loisir, cet art, ce hobby, quoi qu’on veuille l’appeler, la place que le JdR a dans ma vie a drastiquement changé. A une époque, le jeu de rôle a eu un grand rôle dans mon émancipation personnelle et aujourd’hui il s’agit davantage d’un loisir sur lequel je ne veux pas mettre de pression. Or, réfléchir à des sujets et des angles pertinents, écrire des billets, tenir un minimum de suivi sur les réseaux sociaux, tout ça prend du temps et de l’énergie.

Fel : Alors ça y est, tu jettes tout par la fenêtre ?

M : Surtout pas ! Le jeu de rôle garde une place importante dans mon cœur. Notamment parce qu’il m’a permis d’être la personne que je suis aujourd’hui.

Fel : Ah, encore un beau discours, « c’est pas toi c’est moi… » ?

M : Hahaha non, pas vraiment.
Quand j’étais ado, le jeu de rôle – sur table ou en ligne – m’a donné un espace où exister et être valorisée. Un des seuls endroits où j’avais une vraie place, où on m’écoutait. Mon adolescence a été très dure et le jeu de rôle m’a aidé à en sortir vivante – et je pèse mes mots. Quand on me harcelait ou m’agressait à l’école et qu’il n’y avait que peu d’écoute à la maison, j’avais au moins ces espaces d’imagination, de fuite.

Et oui, c’était très « empouvoirant » à l’époque de tuer des méchants et de me mettre dans la peau de quelqu’un de très puissant, de très charismatique, de très capable. Felondruss, mon premier personnage, était un demi-elfe maniant deux épées longues, à la fois beau, fort, courageux… c’était le modèle que je pouvais me permettre d’avoir à l’époque.

Fel : Que tu pouvais te permettre d’avoir ?

M : Oui, en terme d’horizon de pensée, c’était le plus large dont j’étais capable.

Fel : L’horizon de ?

M : Ah pardon, je vais un peu jargonner mais je trouve que des termes précis sont importants pour préciser la pensée.
L’horizon de pensée c’est l’ensemble de ce qui est possible, envisageable, pour une personne à un moment donné. Par exemple, quand j’étais ado, je ne pensais pas que les transidentités existaient. Les personnes trans*, ça n’existait pas au-delà des travelots – dans ma vision de l’époque, c’étaient des hommes qui se déguisaient en femmes pour se prostituer ou se droguer. Des gens dérangés et bizarres.
Je n’avais évidemment aucune envie d’être un mec malade qui s’habille en femme pour se faire plaisir !

Fel : Ok. Et le rapport entre cet exemple et le jeu de rôle ?

M : Eh bien à une époque, le jeu de rôle m’a beaucoup aidé à élargir mon horizon de pensée. C’était plutôt en tant que jeune adulte, vers vingt-cinq, vingt-six ans. A ce moment-là, après un temps loin du jeu de rôle, j’ai voulu y revenir et j’ai découvert ce qu’on appelle « les indés » : la Forge, la Cellule, puis les Courants Alternatifs, en résumé.
Dans les jeux produits par ces auteur‧ice‧s et ces communautés, on parlait drame, sentiments, mais aussi inclusion, diversité, homosexualité, transidentités. Les premières personnes trans* que j’ai fréquentées étaient dans les Courants Alternatifs. Et là, par des expériences de jeu, de parties mais aussi des discussions, des mondes se sont ouverts !

Fel : Waouh, tu prêtes pas un peu trop de pouvoir au jeu de rôle ?

M : Je ne pense pas. Evidemment, c’est compliqué de faire la part des choses parce qu’on n’est jamais à un endroit et dans un milieu : nos vies sont à tout moment pleines de facettes, de rencontres, de lectures, de discussions, de pensées, de contraintes, de morceaux divers qui s’emboitent plus ou moins bien et auxquels on prête plus ou moins de place, d’attention.
Je me souviens qu’à l’époque, j’étais dans une relation avec une femme très féministe qui s’est fort épuisée à me déconstruire. Donc clairement, ma relation avec cette femme a compté. Mais en jeu de rôle c’était l’époque de « Et pourtant elles jouent ! », de « Suck my dice », de « Je ne suis pas MJ mais » – d’ailleurs quelques femmes tenaient tous ses espaces, ensemble ou séparément, signe de la sous-représentation des femmes à l’époque. C’était un moment où des mouvements progressistes, notamment féministes, arrivaient dans le jeu de rôle francophone et secouait plusieurs communautés – en tout cas ça a été la vague féministe en jeu de rôle que j’ai connue. Pour moi ça a été très enrichissant et carrément salutaire.
Le jeu de rôle a toujours cette particularité de nous projeter dans des mondes imaginaires, que ces mondes se veuillent très réalistes ou très fantaisistes, très proches de nous ou très pulp. Je pense que, d’un point de vue psychologique, il s’agit d’une mise à distance de nous qui peut permettre de se regarder d’autant mieux. Parce qu’on arrive jamais vierge dans un monde imaginaire, on y importe nos idées – par exemple sur le genre, sur la race, sur le rapport à la compétition, à l’inconnu, …

Fel : Ce fameux horizon de pensée ?

M : Exactement ! Que ce soit conscient ou pas, quand on fait du jeu de rôle on s’explore soi-même et les autres à la table. D’autant plus quand c’est inconscient d’ailleurs. Plusieurs jeux de rôle l’ont bien compris et créent autour de ça : en cadrant le contexte fictionnel du jeu ou les mécaniques de résolution, on peut amener à questionner des gens ou les pousser à élargir – ou refermer – leur horizon de pensée.
Par exemple, à force de jouer de l’exploration de donjons et de la conquête militaire (Donjons&Dragons) où tuer des monstres ou bien être le plus fort est récompensé, on rentre dans une vision impérialiste ou colonialiste du monde, on en vient à le voir comme un rapport de force « nous » contre « eux » où il s’agit d’écraser, de prendre le pouvoir.
A l’inverse, en jouant des drames adolescents (Monsterhearts) ou humains (Bois Dormant) on favorise une vision du monde faite de nos liens aux autres, des conséquences de nos actes sur des personnes qui ont aussi des sentiments, des buts, des qualités et des défauts. On pousse à l’empathie, l’écoute, voire la coopération.

Fel : Ah, donc DD c’est vraiment le mal ?

M : J’ai pas dit ça ! Ca peut être très drôle à jouer – et je comprends le plaisir qu’il y a à optimiser un personnage et tout voir comme des occasions de briller et de triompher. Ce n’est plus un plaisir que je prends en jeu de rôle mais dans des jeux de plateau, par exemple, beaucoup plus, parce que la fiction y est pour moi bien moins importante et le côté « mécanique » bien plus important.
Je dis simplement qu’il est bon d’avoir conscience de ce qu’on importe en jeu et de ce qu’on y trouve afin qu’on ne devienne pas « victime » d’un jeu ou d’une mécanique, voire d’une idéologie véhiculée derrière, mais qu’on puisse jouer en conscience, voire se l’approprier. C’est ce que faisait merveilleusement bien Sur les Frontières, en proposant un système où les Pjs arrivent en croyant tout savoir du monde et de leur mission et où tout se centrait autour de « moments de vérités » où ces croyances étaient désamorcées, retournées ou trahies. Ce jeu invitait déjà à questionner nos croyances et un mode de pensée viriliste et dominant, et ça ne m’étonne pas vraiment que Melville s’identifie aussi comme une personne non-binaire depuis un moment.

Fel : Ah alors ce sont les mecs le problème ?

M : Pas du tout, pas du tout. Mais j’affirme que le système dans lequel on vit encourage les hommes à devenir des agresseurs et des violeurs via ce qui a été largement théorisé sous le terme de masculinité toxique. Et j’ai quand même 30 ans d’expérience en la matière à mon actif.
Pour faire simple, voire simpliste, quand on m’a éduqué (comme un garçon), à l’école, dans ma famille, dans mes cercles amicaux, on a valorisé le fait que je doive m’imposer, parler plus fort et davantage que les autres, voire les frapper pour les réduire au silence. Et ne jamais montrer que ce que les autres disaient ou faisaient m’impactait, sauf par la colère (donc en parlant encore plus fort et en frappant davantage). La joie était suspecte – sauf si elle s’incarnait par des coups et un volume de voix important. L’empathie, pareil. La peur, la tristesse, l’auto-érotisation, …
On m’a vite appris à devenir le meilleur, à abandonner les activités où je n’étais pas potentiellement le meilleur, même si j’adorais ces activités. Par exemple, on m’a dit que je chantais comme une casserole avant que je prenne le moindre cours de chant, il m’a fallu attendre d’avoir 29 ans pour oser y aller et maintenant j’adore ça – et je chante sur scène dans des spectacles professionnels !
On m’a poussé hors de l’esthétique, hors de la coopération, hors de l’écoute.
Et on m’a poussé très fort et très vite à objectifier les femmes, à les considérer comme des objets de désir ou des problèmes à écarter.
Pendant un temps, j’ai été un homme toxique horrible, j’ai utilisé des femmes pour mon plaisir, je les ai ghostées, j’ai fait celui qui se rendait pas compte, etc.

Je pense que c’est majoritairement le message qui est passé aux hommes aujourd’hui dans nos sociétés (avec heureusement des voix contraires qui se font entendre) – or, ce sont les hommes qui ont très majoritairement en mains les moyens de production et de diffusion du jeu de rôle comme du reste. La vaste majorité des auteurs, des éditeurs, des comités de rédaction de magazines spécialisés, des gestionnaires de forum, des auteurs de blogs, etc. sont des hommes. Si ces hommes ne remettent pas en question le système dont ils sont issus et qui continue à les soumettre à une série d’injonctions, ils le reproduiront dans leurs productions, leurs critiques, leurs discours.
C’est notamment pour ça que, une fois que j’ai identifié tout ça, j’ai cherché le moyen d’en sortir. Et pendant un temps, paradoxalement, c’est passé par le jeu de rôle.

Fel : Oh waouh, quelle transition !

M : T’as vu ?
Le jeu de rôle est le premier endroit où j’ai pu me faire genrer au féminin et me décrire en des termes liés à l’esthétique – même si c’était via ce masque qu’est le personnage. C’est l’un des premiers endroits où créer du beau a été valorisé. C’est l’un des premiers endroits où j’ai créé en groupe, en connivence. Ou j’ai pu arrêter de vouloir être le meilleur et de me mettre une pression horrible pour y arriver.
Une grande force du jeu de rôle à ce niveau-là, c’est son côté « masque », « alibi ». Comme le clown ou le drag, jouer un personnage de jeu de rôle, c’est pouvoir faire plein de choses qu’on n’oserait pas forcément faire dans la vie de tous les jours, parce qu’on peut toujours dire « c’est pas moi, c’est mon perso ! ». Que ce soit dans l’expression de pulsions violentes (qui peuvent être très positives, par exemple pour permettre à des personnes qui subissent des violences au quotidien de les combattre symboliquement en jeu de rôle), dans l’exploration d’autres manières d’envisager la sexualité ou le genre (en tant que mec, y’a un tel tabou sur l’homosexualité que la seule manière dont j’ai pu exprimer mon attirance pour des hommes a pendant un temps été dans le jeu de rôle), etc.
Alors attention, je ne dis pas que le jeu de rôle est une thérapie. Mais je pense que, comme quand on lit un livre, voit une pièce de théâtre, écoute de la musique, quand on joue à une partie de jeu de rôle, on peut faire bouger les lignes. On peut se poser des questions, expérimenter, mettre en mouvement sa pensée, ses idées, …

Fel : Le jeu de rôle est politique…

M : Oui, comme tout acte, en fait. Tout acte qu’on pose, au niveau intime ou collectif, a une portée politique plus ou moins forte et consciente. Le jeu de rôle peut être un terrain politique, un terrain de lutte, un terrain où des questions collectives se posent. On le voit largement ces dernières années, avec d’un côté des forces progressistes très puissantes, qui font bouger les lignes en proposant des outils et des voies très concrètes (carte X, représentation de personnages diversifiés dans les fictions, critique du modèle de financement participatif, utilisation de différentes formes de langages inclusifs dans les textes de jeu, exposition de pratiques humiliantes ou violentes à table ou hors des tables, voire d’abus et de viols, etc.) et un camp conservateur qui, à mon sens, ne prend pas le temps de la curiosité et refuse tout en bloc. Alors qu’il y a de vraies belles trouvailles, qui d’ailleurs percolent de plus en plus.

Fel : Mais aussi des poussées inverses, comme les propos récemment tenus dans JdR Magazine

M : Oui, évidemment tout n’est pas rose. Mais j’ai le sentiment que le jeu de rôle, en partie parce qu’il reste une pratique marginale et surtout ayant peu de retombées économiques, intéresse peu les « gros poissons », les lobbys, etc. Alors oui, il y a une panique morale chez les tenants des « bonnes vieilles pratiques » qui ne comprennent pas, à mon sens, qu’on vienne tout à coup remettre en question voire invalider des pratiques qu’ils ont depuis quinze, trente, quarante ans. Surtout qu’il s’agit pour beaucoup d’un loisir ou d’un art dans lequel ils ont beaucoup investis financièrement (cf. Les Bib-Pics), symboliquement aussi (en devenant rédacteurs dans des magazines, en devenant des références de certains univers ou de certaines campagnes, en de venant auteur peu ou pas rémunéré) et tout à coup, des personnes qui sont parfois inconnues dans le « game » viennent les critiquer, exposer des pratiques comme violentes et humiliantes, parfois avec beaucoup de virulence. C’est assez difficile, quand on est hégémonique depuis un moment, d’entendre une critique, de se remettre en question, de comprendre que notre norme peut être violente ou inadéquate à d’autres attentes.
Et le tout dans un moment où la communication immédiate et « émotive » est survalorisée et poussée au premier plan par les réseaux sociaux qui poussent à « liker » ou répondre dans le « chaud », sans recul sur la parole de l’autre – et par écran interposé, donc sans réel dialogue oral direct et en déshumanisant plus facilement l’autre ou les autres.

Tout ça pousse à des comportements violents (harcèlement, insultes, menaces, …) mais j’ai le sentiment que, heureusement, la sécurité émotionnelle ou l’inclusion sont en train de gagner la bataille des idées dans les différentes communautés de jeu de rôle. Même si je n’ai aucun chiffre précis pour soutenir ce que j’avance.

Fel : Et tu penses y avoir contribué avec ce blog ?

M : A ma hauteur et avec les outils que j’avais à l’époque, oui je pense avoir contribué. Après je serais assez curieuse de relire mes articles dans quelques années pour voir si je suis toujours d’accord ou pas. C’est pour ça que, par exemple, je n’ai pas changé la manière dont je me genre dans mes articles précédents – je trouve intéressant de voir l’évolution, le moment où j’ai mis du point médian, par exemple. Ce côté un peu « historique » du blog, qui le montre comme il est, c’est à dire une pensée qui s’affirme et évolue, me plait beaucoup.

Si je reprends quelques chiffres, j’en suis à près de 20.000 vues depuis l’ouverture du blog. Les articles avec le plus de vues sont ceux qui fournissent une réflexion sur le jeu de rôle et les enjeux sociaux autour, par exemple l’article sur l’amélioration ou les signes gestuels. L’autre grosse partie qui a fait beaucoup de vues, ce sont les articles en lien avec l’improvisation théâtrale et les bonnes pratiques à importer dont les signes gestuels déjà cités ou les techniques d’impro.

C’est assez fou pour moi de voir que même en 2020 et 2021 où il y a eu très peu d’articles publiés (6 en 2020, aucun en 2021) il y a toujours une grosse fréquentation du blog (3000 vues par an environ). Ce qui me fait dire que oui, j’ai amené quelque chose, qu’il y a un réel intérêt sur le long terme pour ce que j’ai amené au jeu de rôle francophone. A une échelle relativement petite et dans un certain milieu, évidemment – mais le jeu de rôle est par nature très éclaté en communautés et milieux divers, et tant mieux !

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Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite de cette auto-interview ! D’ici-là, prenez bien soin de vous 🙂

2 commentaires sur “Auto-interview (1) : pour en finir avec « Une pincée de Fel »

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