Les signes gestuels : petit mode d’emploi

J’ai eu de nombreux retours suite à mon article où je proposais, peut-être maladroitement, ce que j’entendais par « s’améliorer » en jeu de rôle et quelques outils concrets à mettre en place pour y parvenir.

Comme les signes gestuels semblaient susciter un intérêt particulier, je vous ai pondu un petit mode d’emploi sur le pourquoi du comment des signes et la manière dont je vous conseille de les implémenter à votre table.

Je serais ravi d’avoir des retours si vous les utilisez, par commentaire ici, en venant me voir sur divers sites (je n’ai pas croisé d’autre Felondra dans le milieu rôliste)… n’hésitez pas !

jeu en performance branlette.jpg
Une certaine vision de l’amélioration en jeu de rôle, par Serial Râlistes.

Avant propos : Et le revoilà qui parle de s’améliorer…

Alors oui, mon article sur l’amélioration a fait son petit bruit. Je remercie d’ailleurs les personnes avec qui j’ai pu échanger sur les réseaux sociaux (sisi, j’ai eu des discussions constructives sur Facebook ! Et même pas en messages privés, dans les commentaires d’une publication !) et ailleurs.

« S’améliorer » ça braque plein de gens. On m’a sorti le spectre du rejet des « mauvais », de l’élitisme du « je ne joue qu’avec les gens aussi bons que moi », de la légitimité que j’avais à mettre une échelle de « bon » à « médiocre » et à placer les gens dessus alors que les rôlistes avaient du mal à se sortir de là.

Je préfère donc repréciser ce que moi, j’entends par « s’améliorer » . Pour moi, s’améliorer c’est rendre les parties de plus en plus satisfaisantes. C’est se mettre des défis, pousser ses limites propres. Et, si les gens avec qui je joue sont d’accord, tenter de repousser les leurs et qu’eux repoussent les miennes. Mais si ça ne les intéresse pas, je range ma lubie au placard et je donne la priorité au jeu avec les gens qui sont là. Qu’on passe tous et toutes un bon moment.

On m’a conseillé de plutôt parler de « faire évoluer la pratique » , que c’était moins stigmatisant. Dans mon esprit, parler de « s’améliorer » ou « d’évoluer » , c’est chou vert et vert chou. Tant qu’au final, on s’amuse toujours plus avec tous ceux et toutes celles qui veulent s’amuser avec nous, je prends. Parce que le jeu de rôle, pour moi ça doit être ça avant tout.

Bref, je me cherche sur le mot. Ce matin, sur le discord des Courants Alternatifs, on a parlé beaucoup de « sortir de sa zone de confort » . J’aime bien.

Les signes gestuels : le pourquoi du comment

Rapide topo pour celles et ceux qui auraient la flemme d’aller lire le reste de mon site (c’est mal !) : les signes gestuels sont des signes qu’on fait avec les mains essentiellement, à table, pendant une partie. Ils permettent de transmettre des informations méta pendant qu’on joue, sans briser le jeu. Ces signes s’inspirent du match d’improvisation où ils sont un outil à la disposition de l’arbitre du match pour signaler aux équipes des égarements, des « mises en danger » de la qualité artistique du spectacle, etc.

signes-d'arbitrage-impro

 

« Signes gestuels » ? C’est un peu compliqué comme nom, non ?

Dans mes premiers articles (et dans les premiers temps de discussions sur le forum et le discord des Courants Alternatifs), je disais simplements « gestes » . Je savais que c’était déjà pris par Vivien Feasson (dans sa série d’article pour une grammaire rôliste, dont je vous conseille la lecture) et par Julien Pouard (par son geste rôliste, allez lire itou 😉 ). Je me disais « on s’en fiche, c’est pas pareil » . Et puis rapidement des gens ont commencé à signaler que ce n’était pas clair. Et surtout, des gens ont commencé à en parler. Je considérais ça comme un truc rigolo, les gens le trouvaient intéressant. Alors j’ai cédé à la proposition de Valentin T. et je les ai renommés signes gestuels.

Voilà.

Bon bah vas-y, balance ta liste !

Alors non. En tout cas pas tout de suite.

Un des buts cachés des signes gestuels (mais que je vous révèle parce que j’aime trop jouer en transparence) , c’est de favoriser une meilleure communication à table. De parler de ce qui ne convient pas aux participants et participantes, des manques, des frustrations, des problèmes. Et de construire une liste de demandes signées à partir de là.

Comme je le disais dans mon article sur l’amélioration, je pense qu’un des meilleurs moyens de faire évoluer ce qui se passe à table c’est de communiquer plus et mieux. Moi, j’ai parfois du mal à dire ce qui ne va pas sans un espace dédié. Sans qu’on me dise « ici, maintenant, c’est le moment. Lâche-toi. » Et je pense ne pas être le seul. La preuve : l’ami Matthieu B. vient de sortir une excellente série de deux articles sur le sujet. L’un, écrit par lui-même, propose une voie à suivre pour faire un briefing d’avant-partie. L’autre, écrit par Macalys, offre des pistes de débriefing très intéressantes.

Mes signes gestuels à moi, ils proposent quelque chose d’un peu entre les deux : à partir d’un débriefing, on met en place un outil qu’on va pouvoir utiliser pendant les parties suivantes pour mieux exprimer notre ressenti. Et mon espoir, c’est que ça amène un débriefing ( « tiens pourquoi t’as utilisé ce signe-là à ce moment-là ? » ), d’autres signes et d’encore « meilleures » parties. Plus satisfaisantes, plus profondes.

Au début, je me disais que ça ne s’adresserait qu’à des personnes qui faisaient de grandes campagnes ensemble. Que ça servirait au bout de quelques séances à définir les envies et frustrations des participants et participantes et à les combler par la suite. Mais rapidement, le groupe où j’ai amené ces signes a commencé à les utiliser à d’autres tables. Et dorénavant, quand on joue ensemble et quel que soit le jeu, on utilise certains signes.

Ca vaut donc le coup d’en mettre en place si vous jouez régulièrement avec les mêmes personnes, même si comme l’ami Matthieu B., vous jouez un jeu une soirée puis vous changez.

C’est pas au MJ à s’occuper de ça ?

Eh bien non. Ces signes gestuels sont pour moi un appel fort à responsabiliser tout le monde autour de la table. Se dire que si quelqu’un n’a pas assez la parole à son goût, c’est à chacun et chacune à le voir et à la signaler, à commencer par lui ou elle. Si on a un problème avec ce qui se passe, on le marque. On n’attend pas que ce soit le meneur ou la meneuse qui fasse tout pour tout le monde. Parce qu’iel a déjà assez à gérer comme ça.

Et puis il y a de plus en plus de jeux dans lesquels il n’y a pas de meneur de jeu. Avoir un tel outil permet que dans ces cas-là, on puisse réguler les choses facilement. D’autant que tout le monde aura participé à la création de l’outil et se sentira (j’espère) plus légitime à l’utiliser.

une chose à faire
Ah bon, le débat est coincé ? Moi qui le voyais en pleine évolution… (par Serial Râlistes)

La méthode Felondra du signe gestuel

Après une introduction quasiment aussi longue que le corps de texte (que diraient mes profs d’unif ! ), nous voici au cœur du sujet : la méthode que j’ai utilisée pour mettre en place les signes gestuels à ma table.

1) Le débriefing et la formulation de demandes

Tout commence par un débriefing . Pour celui-ci, je vous renvoie à l’article de Macalys renseigné plus tôt.

Dans ce débriefing, on veillera à noter des problèmes rencontrés par la table pendant la partie. Et à les formuler sous forme de souhaits ou de demandes. Par exemple, « j’aimerais qu’on se coupe moins la parole » , « j’aimerais pouvoir jouer une scène seul.e, sans que quelqu’un intervienne, pour montrer un monologue de mon personnage » , « j’aimerais qu’on fasse moins de blagues méta » , etc.

Cette phase est primordiale. C’est là que la table se mettra d’accord sur une masse de « matière première » , qui se transformeront en signes plus tard.

C’est important de formuler ces phrases sous formes de demandes parce qu’en partie, c’est ce qu’on fera. Faire un signe gestuel, ce sera demander quelque chose aux autres, formuler un souhait à la table. Libre à la table d’y réagir comme elle veut/peut.

A ma table, on est arrivés finalement à cette liste-ci (en italique une petite explication) :

– j’aimerais faire intervenir mon personnage – quand une scène « sensible » a lieu entre deux personnages (PJ ou PnJ), demande pour que son personnage arrive dans la scène, pour ne pas casser une révélation à venir ou une dynamique qui se met en place.

– attention à ne pas couper la parole – laisser les gens terminer leurs interventions, même si on sent qu’on a quelque chose d’important à dire.

– j’aime ce que tu apportes à l’histoire – approbation générale sur ce que la personne amène (en terme de force d’interprétation du personnage, de proposition d’ajout à la fiction, etc.)

– vous inquiétez pas, c’est juste du jeu – à faire quand on lance une proposition forte : « mon personnage crie » . Ou quand on fait une proposition qui peut amener à confusion : « mon personnage se trompe de nom quand il appelle l’autre personnage, mais c’est du jeu, je sais bien que mon personnage se trompe » .

– attention tu te dissipes là et ça me gêne – quand des gens parlent dans leur coin alors qu’on vit une scène important/intéressante, quand on est gêné par la dissipation des autres.

– geste « carte X » – cf. cet article.

– Pensez à conclure ce truc, ça tourne en rond. – quand on sent que d’autres se « perdent » dans une scène dont on ne cerne plus les enjeux.

Vous le voyez, certaines demandes sont assez génériques, d’autres précises. Il y a notamment plusieurs demandes liées à la circulation de la parole parce que la table rencontrait des problèmes avec ça (plusieurs « grandes gueules » qui prenaient fort la place et d’autres qui trouvaient moins la leur).

A nouveau, je vous donne la liste comme exemple mais je vous invite fortement à créer votre propre liste selon vos envies et vos besoins.

2) De la demande au signe

Une fois qu’on a cette liste (et, je le répète, que tout le monde à table est d’accord pour que cette liste soit utilisée), on peut réfléchir ensemble à des gestes à utiliser pour chaque demande. Idéalement, des gestes faisables avec les mains (souvent les mains ne sont pas utilisées pendant une séance de jeu de rôle, ou très ponctuellement). Je déconseille d’utiliser la voix pour les signes. On la garde plutôt pour la fiction ou les informations qu’on ne peut transmettre par les signes. Le canal corporel, lui, est souvent peu investi (ou brièvement, quand on évoque les mouvements de son personnage avec son corps). C’est l’occasion de le renforcer.

signes sourds-muets

A ma table, on est arrivés à ceci :

– j’aimerais faire intervenir mon personnage – lever la main. Les personnes présentes dans la scène font un signe de tête vers la personne pour lui signifier que c’est ok que son personnage y rentre.

– attention à ne pas couper la parole – lever la main et la « casser » avec l’autre main.

– j’aime ce que tu apportes à l’histoire – pouce levé. On a préféré le pouce levé au cœur formé avec les doigts parce que celui-ci est très connoté « positif » . Or, on peut l’utiliser quand quelqu’un dit ou fait quelque chose d’horrible dans la fiction. D’où l’approbation plus neutre du pouce levé (et puis c’est faisable à une main).

– vous inquiétez pas c’est juste du jeu – je croise l’index et le majeur pendant que je parle. Là aussi, c’est très pratique que ce soit faisable à une main – on peut lever la main à hauteur du visage pour que les autres voient clairement que « c’est mon personnage, là » .

– attention tu te dissipes là et ça me gêne – un pied de nez en direction de la personne (comme le cabotinage en impro).

– geste « carte X » – les bras en croix devant le torse.

– Pensez à conclure ce truc, ça tourne en rond. – main vers le ciel, index levé. Et on fait tourner la main (comme le retard de jeu en impro).

La plupart de ces signes sont assez discrets et peuvent s’effectuer d’une main. D’autres prennent plus de place visuellement parce qu’ils nécessitent d’être pris en compte rapidement (le signe de carte X, la dissipation, la demande de conclusion d’une scène qui tourne en rond).

Personnellement, j’ai proposé ces signes en m’inspirant du théâtre d’improvisation parce que c’est « mon monde » , c’est de là que je viens. N’hésitez pas à puiser l’inspiration d’où ça vous vient.

3) l’application

Donc vous avez votre liste de demandes et les signes associés, il reste à les mettre en place.

A ma table, on a commencé la séance suivante par un rappel. J’avais imprimé une feuille pour chacun et chacune avec les demandes et les signes marqués dessus. On a fait un tour où on lisait ensemble les demandes et faisait les signes. C’est important pour deux raisons :

  1. En faisant les signes, on se les approprie. Ca parait bête mais c’est toujours plus facile de faire les signes en partie quand on les a fait une fois avant « pour du beurre ».
  2. Ca a permis de clarifier plusieurs problèmes. Soit j’avais mal formulé les signes, soit les demandes n’étaient pas claires. Par exemple, c’est là qu’on a résolu le « comment donne-t-on son accord à quelqu’un qui veut rentrer dans une scène ? » .

Une fois qu’on a fait le tour (à notre table ça a pris 5 minutes), on rappelle que ce sont des « demandes » . Ca ne veut pas dire qu’on doit s’y plier ni qu’on doit demander avant de faire la moindre chose. Mais c’est là pour s’assurer que tout le monde suit quand on sent qu’on est en terrain sensible, pour le dire quand on quelque chose ne va pas, etc.

Et enfin, on peut lancer la partie normalement.

4) … et on recommence

Sans doute que la liste sera amenée à changer. Des demandes ne seront en fait pas utiles, des signes ne correspondront pas, d’autres demandes viendront, etc. C’est absolument normal. Changer la liste est même sain : cela signifie que la communication circule bien à table, qu’on ose remettre en question ce qui a été fait avant et proposer de nouvelles solutions, mieux adaptées. C’est une excellente chose.

Et l’inclusion dans tout ça ?

Evidemment, certaines personnes ne pourront pas ou difficilement mettre en pratique ce qui précède. Soit parce qu’elles sont moins valides (malvoyantes, handicapées moteur, etc.). Soit parce qu’elles jouent sur des plateformes en ligne où il n’y a pas de vidéo.

Le premier cas est inévitable et je n’ai pas de solution à proposer. A la place, je serais ravi de savoir que mon idée en génère d’autres, qui soient adaptées à d’autres personnes. Je ne veux pas proposer une solution « parfaite » , je préfère rester dans ma subjectivité et mes imperfections.

Pour résoudre le deuxième cas, des solutions pratiques existent. Un membre des Courants Alternatifs a élaboré des macros utilisables sur Roll20 (si ma mémoire est bonne). Plusieurs personnes ont parlé de smileys ou autres petites images comme on en trouve sur presque tous les tchats, qui seraient utilisés à la place des signes. Les solutions sont nombreuses. A nouveau, je serais ravi que vous me parliez de celles que vous avez trouvé. Comme j’ai peu d’expérience du jeu en ligne, je ne me risque pas à en proposer.

En conclusion : tant que ça communique…

Je pense que cet outil peut réellement aider à ce qu’une table évolue vers une meilleure communication. Comme la table aura élaboré ensemble un outil, chacun et chacune se sentira plus légitime à l’utiliser. Et même si les signes ne sont pas effectués en séance, le simple fait d’avoir pris le temps de faire un débriefing et de formuler des demandes tous ensemble aura permis de communiquer mieux.

Et pour améliorer sa pratique, la communication reste à mon sens le meilleur des outils. Alors tant mieux.

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6 commentaires sur “Les signes gestuels : petit mode d’emploi

  1. J’ajouterai un micro point : c’est pas anormal de d’abord s’en « moquer », histoire aussi de se les approprier, je pense que le côté inhabituel pour certaines personnes fait que ça sortirait difficilement du premier coup si c’était directement « pour de vrai ».
    Et aussi bien expliquer que certains signes gestuels sont là pour ne pas être utilisés souvent (comme la X card en général), c’est pas grave ça les rend pas inutiles.

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